L’absorption de fêtes païennes par le christianisme
Comme je l’écris dans mon article d’introduction sur cette série, en Europe, les origines du carnaval datent de l’Antiquité. Au lieu de tenter de supprimer des fêtes païennes, l’Église a choisi de les canaliser. Et cela est aussi vrai au-delà du continent européen.
La Diablada, une danse folklorique andine
Cette danse est liée à la culture inca dont l’un des dieux est Supay, le dieu des enfers, royaume nommé Uku Pacha. Ce royaume n’est pas uniquement le lieu des morts mais aussi là où se trouvent toutes les ressources inexploitées. Les Incas considéraient qu’il était la divinité qui maintenait l’équilibre entre les forces surnaturelles positives et négatives. La Diablada est un dialogue avec lui.
Cette danse se pratiquait au cours de la fête d’Ito chez les Uru. Elle était un rite cosmologique pour célébrer les forces souterraines et aussi liée à la fertilité, à la mine et à l’équilibre du monde. Ce n’était pas une danse du mal mais une danse de puissances profondes et ambivalentes.
Des cérémonies précolombiennes qui perdurent sous couvert de la liturgie chrétienne
Au XVIIe siècle, les Espagnols veulent interdire les rituels autochtones. Toutefois, ces cérémonies ont perduré sous le couvert de la liturgie chrétienne. La fête d’Ito se transforme en rituel chrétien, célébré à la chandeleur, le 2 février et la traditionnelle Diablada devient la danse principale du carnaval d’Oruro.
Les icônes chrétiennes cachent les représentations de dieux andins et les saints chrétiens représentent des divinités andines. Aujourd’hui, le carnaval dure quatre jours pour se clore à Mardi Gras et la Diablada représente l’affrontement entre les forces infernales et celles des anges.
Un carnaval inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO
En 2008, le Carnaval d’Oruro est inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO (et initialement proclamé chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2001). Cette inscription repose sur plusieurs aspects culturels, sociaux et symboliques forts.
Une expression vivante du syncrétisme culturel
Le carnaval n’est pas juste une fête : il incarne une fusion profonde entre traditions andines préhispaniques et rituels chrétiens introduits à l’époque coloniale. Les danses, les musiques et les costumes mêlent les croyances ancestrales (comme les rites en lien avec la Terre-Mère ou les divinités souterraines) avec des éléments chrétiens, notamment la dévotion à la Virgen del Socavón (Vierge de la mine), ce qui en fait un exemple vivant de syncrétisme culturel durable.
Une diversité impressionnante de traditions populaires
Le carnaval met en scène des dizaines de danses folkloriques dont la Diablada, chacune avec ses propres significations, costumes et musiques. Plus de 28 000 danseurs et 10 000 musiciens participent aux défilés, faisant de cette célébration une des manifestations culturelles les plus riches et les plus complexes d’Amérique latine.
Une transmission de savoir-faire et de pratiques sociales
L’inscription UNESCO valorise aussi les savoirs traditionnels associés :
- fabrication artisanale de masques et costumes élaborés,
- danses et musiques transmises de génération en génération,
- organisation collective de fraternités de danseurs (les comparses), renforçant la cohésion sociale.
Cette dynamique implique une interaction entre artisans, danseurs, musiciens et communautés locales.
Une célébration emblématique de l’identité bolivienne
Le Carnaval d’Oruro est bien plus qu’un événement festif : il est un lieu d’expression identitaire, de mémoire collective et de résistance culturelle. Il célèbre les héritages andins tout en s’inscrivant dans un calendrier religieux partagé par une grande partie de la population.
Un rôle culturel, social et économique
Outre ses dimensions symboliques, le carnaval joue aussi un rôle majeur dans l’économie locale et le tourisme culturel, attirant des centaines de milliers de visiteurs chaque année et stimulant la production artistique et artisanale locale.
Les masques de la Diablada
Un masque de diablada est immédiatement reconnaissable :
- à ses yeux exorbités qui lui donnent un regard fixe, intense. En évoquant la capacité à voir dans le monde invisible, ils expriment une puissance surnaturelle.
- à ses cornes multiples, pas seulement deux. Elles sont souvent ramifiées ou en spirale. Elles symbolisent l’énergie, la fertilité, la force tellurique. Elles sont un héritage plus andin que biblique.
- aux serpents souvent posés sur le front ou autour du visage. Ils symbolisent l’eau, la foudre, la connaissance et les forces terrestres. Dans la cosmologie andine, le serpent relie les mondes.
- aux crapauds, associés à la pluie et à la fertilité. Ils sont très présents dans l’imaginaire préhispanique d’Oruro.
- aux dragons, issus d’une influence européenne plus tardive. Ils se mêlent aux créatures andines et sont souvent placés sur les tempes ou autour de la bouche.
Le masque ne sert pas seulement à “se déguiser”. Dans la logique rituelle, le danseur incarne réellement la puissance qu’il représente. Le masque permet une transformation identitaire temporaire. Il crée un passage entre monde humain et monde spirituel. On est proche d’une logique de possession rituelle.

